septembre 24, 2017

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BBY THIES

El-Hadji Moustapha Cisse de Pire (1933-2017) : Itinéraire d’une vie accomplie : Naissance et formation scientifique

El-Hadji Moustapha Cisse de Pire (1933-2017) : Itinéraire d’une vie accomplie : Naissance et formation scientifique

Fils de Serigne Ahmadou Cissé et de Sokhna Mariama Diaw, Moustapha Cissé est né en 1933 à Pire. C’est El-Hadji Mansour Sy Malick qui lui donna son nom de baptême et en fit l’homonyme de Serigne Moustapha Sy Diamil, fils aîné de Serigne Babacar Sy. Il commença l’apprentissage du Coran et les rudiments des sciences islamiques sous la direction de son oncle El-Hadji Malick Cissé. Son père le mit ensuite à l’école primaire française à Pire. Son grand-père s’y était opposé, disant : « Mes fils et mes descendants ne vont pas à l’école française ».

Son père dit à Tafsir Abdou Cissé qu’il fut formé par El-Hadji Malick Sy. Il se souvenait, en effet, d’une lettre que le marabout avait reçue du gouverneur général. Trouver un lecteur de cette correspondance était difficile. Le premier qu’il connaissait pouvant lire le français et l’arabe et qui bénéficiait de la confiance d’El-Hadji Malick Sy, s’appelait Madia Thiané. Il venait de Saint-Louis pour séjourner à Tivaouane.

El-Hadji Malick Sy lui dit : « Ahmadou, il vaut mieux savoir une chose que de l’ignorer. En conséquence, si je redevenais jeune, j’apprendrais le français afin d’en savoir quelque chose. Toi aussi, si tu n’avais pas encore dépassé l’âge d’aller à l’école, je t’y aurais envoyé ». Il lui a dit aussi : « Les Français sont là. On ne sait pas quand ils vont partir. Et qui comprend la langue d’un peuple échappe à son complot ». Serigne Ahmadou Cissé leur a dit que c’est pour toutes ces raisons qu’il voulait inscrire Moustapha à l’école française. Il s’y ajoute que leur famille recevait des lettres écrites en français. Ils étaient obligés d’appeler des personnes étrangères pour les lire. S’il fait entrer Moustapha à l’école, il pourra garder leurs secrets. C’est ainsi qu’il a été inscrit à l’école française, faisant deux apprentissages à la fois : le français et le Coran.

Son père atteint son objectif à la fin de son cycle primaire, car Moustapha lui servait d’interprète avec les autorités coloniales. Il lisait aussi les journaux et les correspondances adressées à son père. Selon El-Hadji Moustapha Cissé, dès l’âge de14 ans environ, son père le fit appeler un jour d’Achoura pour lui donner une feuille où il avait écrit la prière rituelle de la Tamkharite. Assis, le chapelet à la main, il termina ses prières, lui remit la feuille. Que penses-tu de cette écriture ? dit le père. Elle est belle, rétorqua le fils. Ahmadou Cissé lui dit : « Tu penses qu’elle est seulement belle ; tu as une charge très lourde : j’écris mieux que toi, tes oncles aussi. Chacun de nous a écrit un exemplaire du Coran et l’a montré à El-Hadji Malick Sy et à El-Hadji Abdoulaye Cissé. Si tu allais au Saloum, tu trouverais que tes grands-pères étaient des serigne daara ou imâms ».

II est de la tradition éducative de nos parents de faire connaître à leurs enfants ce qu’ils son, ainsi que leurs origines. El-Hadji Mansour Sy Malick qui venait souvent à Pire, accompagné de son frère El-Hadji Abdoul Aziz Sy, dit à Ahmadou Cissé que Moustapha Cissé devait impérativement aller étudier, mais sans que son lieu d’apprentissage fût Pire ou Tivaouane. Il devait aller plus loin, à Mbour par exemple, chez El-Hadji Amadou Wade. « J’y possède une maison et la zawiya s’y trouve. Il peut y élire domicile ». Il trouva ainsi chez ce marabout plusieurs talibés saloum saloum, des Dramé et Sakho ». Le jeune Moustapha alla à Mbour et apprit «fiqh», «nahw», entre autres disciplines.

Vers 1951-1952, on lui dit d’aller poursuivre ses études à Diamal. Il s’arrêta à Mbirkilane, chez Sokhna Nafissatou Sy, avant d’aller à Diamal. Les conditions de vie étaient difficiles, la chaleur était torride. Il décida de rebrousser chemin. Il passa un bref séjour chez Serigne Khalifa Niasse à Kaolack, chez qui il apprit le livre « Daliya ». Il retourna à Mbour. De cette ville, El-Hadji Mansour Sy Malick le déplaça à Thiès où il continua ses études sous la direction de Serigne El-Hadji Kébé, Serigne Samba Guèye et Serigne Talla Diène. Ce dernier maîtrisait l’arabe classique et lui apprit l’anthologie «Al-Mu’allaqât». Il alla aussi étudier auprès de Serigne Mansour Sy, khalife général des Tidianes.

Il suivit aussi des cours de français par correspondance avec le Centre international téléguidé de Toulouse jusqu’au baccalauréat. C’était vers 1955-1956. Il se présenta comme candidat libre à l’examen du baccalauréat arabe en Mauritanie. C’est ainsi qu’il réussit, en 1962, la première partie à Nouakchott et la deuxième partie en 1963 à Rosso. Il a toujours été d’une grande curiosité intellectuelle. Ensuite, il fit un stage à l’École normale supérieure d’Algérie en 1963, à l’Institut El-Mourôdj du Liban en 1964, à l’Université arabe du Liban en 1965 grâce à l’appui du premier ambassadeur du Liban à Dakar, avec lequel il était en relation quand celui-ci était venu participer à la fête de l’indépendance du Sénégal en 1961. Le gouvernement avait fait appel aux arabisants pour servir de guides aux étrangers venus participer à l’événement. Il fut désigné pour accompagner la délégation libanaise dont le nouvel ambassadeur qui lui accorda des bourses de stage.

Sa vie active : enseignant, puis diplomate
Moustapha Cissé, enseignant (1961-1968) : après sa formation académique, il commença à enseigner en 1961 avec un salaire d’environ 20.000 FCfa. Il fut affecté à l’école Champs de courses à Dakar et à l’école Paille d’arachide. En 1968, il fut affecté au lycée Blaise Diagne. Après avoir passé huit ans dans l’enseignement, il embrassa la diplomatie.
Moustapha Cissé diplomate : en 1968, il fut nommé conseiller d’ambassade en Arabie saoudite. Il exerça deux ans avant d’être nommé ambassadeur dans ce pays en septembre 1970. Venant passer des congés à Dakar, le président Senghor, en le recevant, lui demanda s’il avait vu le ministre des Affaires étrangères (Amadou Karim Gaye). Il lui dit « oui ». Senghor lui fit savoir qu’il l’a nommé ambassadeur. Le président lui dit avoir constaté qu’il faisait déjà du bon travail là où il était. En fait, étant bilingue, il opéra un changement qualitatif dans les relations entre le Sénégal et les pays arabes.
Des personnes d’expérience lui conseillèrent de rester à Dakar jusqu’à ce que la nomination fut effective. Parce que, selon eux, l’État sénégalais n’avait pas jugé nécessaire de respecter la procédure. Car on devait d’abord le rappeler à Dakar, mettre fin à ses fonctions de conseiller et, ensuite, introduire une demande d’agrément. Nommer un ambassadeur dans un pays où il était conseiller, selon lui, n’avait jamais été vu dans les annales de la diplomatie. Cela était, à son avis, une entorse aux usages diplomatiques, car avant de nommer un ambassadeur, il faut d’abord une demande d’agrément auprès du pays concerné.
C’était une des raisons qui retardèrent la demande d’agrément. Cependant, avant la fin du délai réglementaire de trois mois, il fut officiellement nommé en remplacement à ce poste du magistrat Alioune Badara Dème. Aussitôt installé, il s’attacha à développer les relations. Car, selon lui, jusqu’à cette époque, il n’y avait pas de coopération entre le Sénégal et les pays arabes du Golfe et du Moyen-Orient. Il n’existait entre eux qu’un accord aérien paraphé, mais non signé. Il activa cet accord qui fut signé à moins de trois mois après sa prise de fonction, permettant aux avions d’Air Afrique de pouvoir atterrir à Djeddah et à la Saoudia Airlines d’atterrir à Dakar.
Ensuite, il signa un accord culturel avec l’Arabie saoudite permettant au Sénégal d’envoyer un plus grand nombre d’étudiants sénégalais à l’Université islamique de Médine. Le roi Fayçal était en Afrique en 1966 ; il s’était rendu au Mali, en Guinée, mais avait ignoré le Sénégal pour se rendre au Maroc pour la simple raison que Senghor, un non musulman, gouvernait le pays. Le roi avait toujours vu d’un mauvais œil un président chrétien à la tête du Sénégal. Il disait que les Français l’avaient imposé au peuple sénégalais.
La première visite d’El-Hadji Moustapha Cissé en Arabie date de 1964. Lorsque fut créée la Fédération des Associations islamiques au Sénégal, en 1962, il fut élu secrétaire général. Une délégation fut envoyée dans les pays arabes afin de faire connaître la strucutre et demander une aide financière pour construire un institut islamique. Elle était composée d’Oumar Ane, trésorier général, Badara Seck, secrétaire général adjoint, Mâm Bara Mbacké, secrétaire culturel, Bachir Ly et Moustapha Cissé. Ce dernier était le plus jeune, mais vu son statut de secrétaire général, il dirigeait la délégation.
Arrivé en Arabie, il accorda une interview publiée avec la photo du président Senghor au journal An-Nadwa. Il leur expliqua comment Senghor était arrivé au pouvoir et pourquoi il a été accepté par le peuple sénégalais, et ce qu’il était en train de faire pour l’enseignement de l’arabe. L’ambassadeur accrédité dans ce pays à l’époque, Salmone Fall, lui dit : « Moustapha, on ne sait pas comment te récompenser. C’est la première fois que la presse saoudienne parle positivement de Senghor ». Il y avait, jusqu’en 1966, quand Fayçal venait en Afrique, beaucoup de réserves de la part des Saoudiens. En conséquence, lorsqu’il fut nommé ambassadeur, il s’attela à faire venir le roi d’Arabie au Sénégal en demandant des audiences auprès d’un ami secrétaire d’État au ministère saoudien des Affaires étrangères, Cheikh Mouhamad Ibrahîm Mas’oud. Ousmane Camara, ministre de l’Information, venu dans ce pays en visite officielle, profita de son séjour et prit audience avec le roi. Ce jour-là, Fayçal a demandé les nouvelles de Senghor et dit : « Senghor est un homme bien. On se demande quelquefois même s’il n’est pas musulman intérieurement ».
On tira des propos du roi un ouf de soulagement pour la diplomatie sénégalaise qui considérait du coup que ses efforts venaient de donner ses fruits. Deux mois après, le palais royal fit appeler Moustapha Cissé pour lui annoncer que Fayçal avait l’intention de se rendre à Dakar. Il envoya un message au président Senghor qui, en lisant le télégramme, n’en revenait pas. Le roi arriva à Dakar en novembre 1972. Il reçut, en effet, un accueil populaire extraordinaire qui lui montra la culture sénégalaise sur toutes ses facettes. Après la visite, Moustapha Cissé dit à Senghor qu’il fallait envoyer une délégation en Arabie, au Koweït, etc., pour déclencher la coopération et amener les Arabes à investir davantage au Sénégal. La délégation fut dirigée par Ousmane Seck, ministre de la Coopération. Le Koweït avait décaissé 30 millions de dollars pour l’Omvs et l’Arabie Saoudite accorda 100 millions de dollars.
Moustapha Cissé proposa à Senghor d’aller rendre visite à Fayçal. Il envisageait d’aller en Arabie en 1973. Mais, il n’a pas pu réaliser ce vœu jusqu’à la mort du roi en 1975. Moustapha Cissé suggéra au président de maintenir la visite en allant voir son successeur, Khaled, et d’en profiter pour faire un périple au Moyen-Orient. Ce périple eut lieu en octobre et novembre 1975. Moustapha Cissé le prépara pendant un an, faisant des navettes entre le Sénégal et les capitales des pays arabes à visiter par le président Senghor. Le président Senghor visita successivement l’Arabie saoudite, la Syrie, le Koweït, les Émirats arabes unis, l’Irak, le Soudan, l’Égypte et le Qatar. Les Arabes étaient émerveillés par ses idées concernant la coopération arabo-africaine et son soutien à la cause palestinienne. Par exemple, au Koweït, il dit : « Le Moyen-Orient est le prolongement de l’Afrique et vice-versa. Vous avez de l’argent, du pétrole. Nous avons des terres fertiles, des matières premières, mais nous n’avons pas suffisamment d’argent pour les exploiter et développer notre agriculture. Venez investir chez nous et, en retour, nous vous fournirons des matières premières. Je sais que vous les achetez en Argentine et en Australie dont la distance est deux fois plus longue entre vous et l’Afrique. Sinon, si vous continuez à déposer votre argent dans les Banque euro-américaines, demain, ils l’utiliseront contre vous ».
C’est effectivement ce qui arriva avec la guerre du Golfe où les Américains créèrent une coalition. Moustapha Cissé explique : « Après la guerre, je suis allé en Arabie saoudite, le roi Abdallah, à l’époque prince héritier, me dit : « Nous avons une facture de 100 milliards de dollars à rembourser. Nous allons passer quatre ans à payer. Donc, Senghor avait raison ; il fut un grand visionnaire ». Après la visite, le président sénégalais devint l’ami des Arabes, essentiellement du roi Khaled et de Cheikh Zayid. C’était le déclic, l’ouverture totale entre les Arabes et le Sénégal. Cela a permis à Senghor de participer activement à la coopération arabo-africaine. Il fut même chargé de prendre des contacts avec Israéliens et Palestiniens. Le premier financement d’un pays arabe (Koweït) accordé au Sénégal, par l’entremise de Moustapha Cissé et Ady Niang, avait atteint dix millions de dollars. El-Hadji Moustapha Cissé a beaucoup contribué au renforcement des relations entre le Sénégal et les pays arabes.

Ses différentes nominations en tant qu’ambassadeur de 1970 à 1990
Arabie saoudite : 1970 -1972 ;
Égypte : 1972-1974 ;
Koweït : 1974-1976 ;
Égypte : 1976-1980 ;
Arabie saoudite : 1980-1985 ;
Tunisie : 1985-1990.

Commissaire général au pèlerinage à la Mecque (1972-1984)
El-Hadji Moustapha Cissé fut nommé Commissaire général au pèlerinage à la Mecque de 1972 à 1984, poste qu’il cumulait avec celui d’ambassadeur en Arabie saoudite, au Koweït et en Égypte. Comme le soutient Thierno Kâ, il « s’occupait, dans ces différentes ambassades, outre ses fonctions de représentant du Sénégal, de l’organisation des voyages officiels des responsables sénégalais dans ces divers pays ». Le président Senghor le désigna envoyé spécial auprès de Yasser Arafat. En juillet 1975, pendant la guerre du Liban, il l’y envoya pour une mission secrète. S’adressant à Arafat, Senghor débuta sa lettre ainsi : « Monsieur le président, cette fois, je vous envoie un homme de confiance ». Moustapha Cissé effectua plusieurs fois des missions périlleuses. Il allait souvent, en pleine guerre, voir Arafat entre 1975-1977. Arafat le recevait à des heures tardives de la nuit.
Les démarches ont continué de juillet 1975 à mars 1977, date de la tenue du Sommet arabo-africain au Caire. À cette occasion, Senghor rencontra Yasser Arafat. Celui-ci lui dit que, depuis trois ans, le Conseil national palestinien n’avait pas été tenu en raison des divergences entre les factions. Abu Amar lui fit savoir qu’ils allaient tenir celui-ci au siège de la Ligue arabe, « j’invite Moustapha à assister à ce Conseil et, ensuite, il vous rendra compte ». Il y assista, fit un rapport à Senghor et transmit un message d’invitation à Arafat qu’il trouva à Abu Hamdôn. C’est en juin 1977 que l’ancien dirigeant palestinien arriva à Dakar.
Ses rapports personnels avec les anciens chefs d’État arabes et sénégalais
Après la visite du roi Fayçal à Dakar, Moustapha Cissé devait quitter l’Arabie saoudite pour l’Égypte. En le recevant, Fayçal lui demanda en dialecte saoudien la raison de son départ. Le diplomate lui fit comprendre qu’il était un fonctionnaire, sous ce rapport, le gouvernement sénégalais a estimé qu’il devait aussi servir son pays ailleurs. Moustapha Cissé connaissait l’ensemble des dirigeants arabes. Celui avec qui il avait le plus d’affinités, c’était Mu’ammar El Kadhafi. Il totalisa 23 audiences officielles avec le guide libyen, sans compter les rencontres informelles. À chaque fois qu’il y avait des problèmes, Khadafi disait qu’il fallait faire venir Moustapha. En 1988, en pleine campagne électorale, on avait arrêté des Libyens porteurs d’armes à l’aéroport de Dakar. Jean Colin l’appela pendant qu’il était à Pire. Il lui dit que le président lui demandait d’aller d’urgence voir Kadhafi.
Moustapha demanda à Jean Colin la liste des présumés coupables, les photocopies de leurs passeports, leurs photos et se rendit chez Kadhafi. Ce dernier lui fit comprendre qu’il ne connaissait pas ces gens-là, mais c’étaient des Libyens. Il ajoute : « Moustapha, moi, je suis un homme sensé, je considère Abdou Diouf comme un frère et un ami. Ces gens-là, en faisant cette opération, comptaient briser les relations existant entre nos deux pays et éventuellement saboter la campagne électorale d’Abdou Diouf. Dites-lui qu’il peut les emprisonner s’il veut ou me les envoyer ». Contrairement à tout ce que la presse en avait dit à l’époque, faisant état du déplacement du ministre des Affaires étrangères, aucun ministre, selon lui, ne s’était rendu en Libye, c’est lui qui s’était déplacé pour le règlement de ce problème.
Ses relations avec le président Léopold Sédar Senghor
Moustapha Cissé avait des relations particulières avec Senghor qui lui faisait totalement confiance et l’estimait beaucoup. Moustapha avait épousé la nièce du président Senghor, Catherine Bineta Guèye, fille de sa sœur Anna Senghor et de l’ancien maire de Dakar Dr Samba Guèye. En 1976, c’est à lui que fit appel Senghor pour aller au Maroc, en Tunisie, en Algérie, en Libye, en Syrie, au Soudan et en Égypte, porteur de messages destinés aux chefs d’État afin de préparer la Conférence arabo-africaine. À la sortie de l’audience, il rencontra Abdou Diouf, alors Premier ministre, et lui dit qu’il était fort embarrassé par la mission. Si le président l’envoyait au Moyen-Orient, l’on pouvait comprendre, parce que les populations de ces zones ne parlaient pas français. Par contre, les Magrébins, eux, nous sont très proches et parlent français. En plus, il y a ses collègues ambassadeurs qui sont sur place. Comment allaient-ils apprécier qu’un ambassadeur comme eux effectue une mission auprès des chefs d’Etat auprès de qui ils étaient accrédités ?
Abdou Diouf lui dit : « Le président sait mieux que vous tout ce que vous venez de me dire. Écoutez, Moustapha, c’est à vous qu’il a fait appel pour cette mission. Et puis, entre vous et Senghor, c’est une question de confiance. Faites tout ce qu’il vous demande. Sinon, ce serait comme si vous vouliez lui apprendre son travail ». La mission fut bien remplie et fut un grand succès. Cela montre la place qu’il occupait dans le dispositif diplomatique de Senghor.
Avec le président Abdou Diouf
Avec Abdou Diouf, c’était pareil. « On était presque des complices », dit l’ancien ambassadeur. « Il me disait souvent, quand il y avait une question tellement délicate : « Allez voir le Vieux pour savoir ce qu’il en pense. Il vous aime bien. Si vous lui en parlez, il vous donnera son point de vue. Après, vous reviendrez m’informer ». Sur le problème des Libyens emprisonnés à Dakar, par exemple, l’ambassadeur avait, dès le début, suggéré à Abdou Diouf de le gérer avec beaucoup de précaution, car on pouvait juger et emprisonner des terroristes, mais l’on voyait souvent d’autres terroristes arriver pour les libérer.
Un jour, Abdou Diouf le fit appeler alors qu’il se trouvait en Tunisie. une fois arrivé, il lui fit comprendre qu’il avait choisi de les libérer, mais il tenait toutefois à rappeler à Kadhafi que les droits de l’Homme constituent un principe à respecter. Arrivé en Libye, Kadhafi lui dit : « Mais, c’est curieux ! Pas plus tard que ce matin, je demandais qu’on m’appelle Moustapha pour que je le consulte ». C’était au sujet d’une attaque, par des terroristes, de l’ambassade de le Grande-Bretagne au Pakistan, et un communiqué de la Maison Blanche avait dit que le détonateur utilisé par les assaillants était le même qu’utilisaient les Libyens arrêtés au Sénégal. Kadhafi lui dit : « Malgré tout, tu viens me dire que Abdou Diouf veut les libérer. Il est nationaliste, musulman et vrai Africain ! Je le remercie beaucoup ».
À partir de 1990, El-Hadji Moustapha Cissé fut nommé conseiller spécial du président Abdou Diouf, chargé des affaires arabes et islamiques. Il fut aussi ambassadeur et conseiller du président. C’est Abdou Diouf qui avait demandé au président Senghor de le nommer conseiller diplomatique spécial, raison pour laquelle il était à la fois conseiller et ambassadeur. Après le départ de Senghor, Abdou Diouf le garda à ce poste de 1990 à 2000. « J’effectuais beaucoup de missions, j’étais tout le temps à l’étranger », disait-il.
Avec le président Abdoulaye Wade
Lorsque Abdoulaye Wade arriva au pouvoir, il fut congédié. « J’étais ici, chez moi, lorsqu’un jour, je reçus un arrêté signé de Wade me limogeant de mes fonctions de conseiller spécial. J’ai le décret avec moi. Je l’ai gardé sans rien dire ». Cependant, à la demande d’Idrissa Seck, le président Wade le reçut en septembre 2000 et en novembre avec une délégation de Diamal. Quand le président Abdoulaye Wade eut l’idée d’organiser une rencontre sur le dialogue islamo-chrétien, en janvier 2004, il le fit appeler pour lui demander ce qu’il en pensait. Il lui fit comprendre qu’en réalité, cela ne datait pas d’aujourd’hui. C’est le Prophète (Psl) qui l’a commencé à Médine en recevant une délégation des chrétiens de Najran. À la Mecque, il y avait des chrétiens et des juifs ».
Ses distinctions honorifiques
El-Hadji Moustapha Cissé a reçu plusieurs médailles dont celle du Commandeur de l’Ordre national du Lion en 1975. Avant son départ, Senghor lui a décerné celle de Grand Officier. Senghor voulait le faire le jour même où il décorait son père, Ahmadou Cissé, en mai 1979. L’ambassadeur s’excusa, arguant qu’il lui serait difficile de recevoir cette distinction en même temps que son père. Une cérémonie spéciale fut organisée et Senghor dit dans son allocution à son endroit : « Je loue aussi votre politesse. Vous incarnez la politesse de vos ancêtres jusqu’à refuser d’être décoré en même temps que votre vénéré père ». Abdou Diouf lui décerna la Grand-Croix de l’Ordre national en juin 1989.

Ses activités politiques et culturelles

Ses activités politiques : il s’intéressa à la politique très jeune, quand il était talibé à Mbour. A l’époque, il mit sur pied un comité des étudiants en langue arabe du Bloc démocratique sénégalais (Bds) pour soutenir Senghor, raison pour laquelle son Serigne l’appelait « le député » en le taquinant. C’était par passion, car Senghor était l’ami de son père et qu’il avait à Tivaouane le soutien de Serigne Babacar Sy. On l’a toujours mis au bureau de la Coordination départementale de Tivaouane, mais, selon lui, il n’a jamais assisté aux réunions. Lorsqu’on a voulu le mettre à la tête de la Coordination de Tivaouane, il refusa. Informé, le président Senghor, appuyant sa position, lui dit : « Non ! Non ! Restez là où vous êtes, ce que vous faites encore est mieux que d’aller dans les comités et sections ».

Ses activités culturelles : il fut membre fondateur et secrétaire général du Mouvement des enseignants en langue arabe, créé en 1959. Par la suite, ils firent appel à toutes les autres organisations islamiques. Ils se réunirent pour créer la Fédération des Associations islamiques du Sénégal en octobre 1962. Il fut proposé au poste de secrétaire général qu’il remporta après vote. Jusqu’à sa disparition, il assurait cette fonction. Le président Senghor, absent du pays lors de la création de la Fédération des Associations islamiques du Sénégal, à son retour, envoya un télégramme de félicitation au nouveau secrétaire général. Senghor décida de les recevoir. Quelqu’un suggéra à Mamadou Dia de les recevoir avant. Il les reçut le même jour, en novembre 1962, Senghor les reçut aussi et leur dit : « Je compte sur vous, vous êtes des adultes, Abdoul Aziz Sy et Moustapha Cissé, le père de chacun de vous deux est mon ami ».

Moustapha Cissé a écrit aussi des articles dans la presse sénégalaise d’expression arabe comme «Al-Masîra». Il fut le rédacteur en chef du journal An-Nûr, organe du Mouvement des enseignants en langue arabe et rédacteur en chef d’Afrique musulmane, revue de la Fédération des Associations islamiques. Il animait aussi des conférences au Sénégal et en Gambie. En 1976, il fut nommé président du Comité exécutif du Conseil africain de Coordination islamique fondé à la demande de la Ligue islamique mondiale.

L’ambassadeur a su fortifier les relations entre les Cissé de Pire et leurs frères du Saloum. Accompagné d’une forte délégation, composée de personnalités religieuses du Saloum, il s’est rendu dans une trentaine de villages de la Sénégambie. Serigne Moustapha Cissé était, depuis le 30 mars 1990, le 4ème khalife de Tafsir Abdou Cissé et le premier petit-fils assurant cette fonction religieuse. Il laissera un vide à Pire, le Gamou de cette ville le regrettera longtemps, la ziyara de Diamal, qu’il a créée, se souviendra de lui. Cet homme religieux multidimensionnel (enseignant, diplomate, interprète, conférencier, islamologue, khalife, bienfaiteur), après une vie accomplie, est décédé le 24 juin 2017 à Dakar et enterré le même jour à Pire. Comme l’auteur, « les hommes utiles sont des propriétés nationales ». Que la terre de sa ville natale du Cayor lui soit légère.

Par Dr Djim DRAME
Chercheur au Laboratoire d’islamologie de l’Ifan 
Ch. A. Diop-Ucad

 

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1 Comment

  1. Anonyme

    Publiez, sinon fournissez vos références, publications et autres thèses. Que l’on puisse au moins s’en inspirer. La denrée la moins rare au Sénégal de nos jours, la pléthore de Dr,PHd et autyres experts, sans qu’on en voit la réalité.

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