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ENTRETIEN AVEC L’ECRIVAIN MOUSTAPHA NDENE NDIAYE, AUTEUR DE 68, NEIGE SUR DAKAR «Mai 68 au Sénégal était un luxe pour étudiants petits-bourgeois déracinés »

Êtes-vous un héritier de soixante huit ?

Cela dépend de ce qu’on appelle héritier. Si cela est comprispar le fait que « les événements »ont une dimension mythique et fantasmagorique, je suis un héritier de 68. Aussi, étant un grand lecteur dès mon plus jeune âge, j’ai rencontré mon sujet dans un volume d’encyclopédie qui étudiait la jeunesse française des années 60 et 70. Naturellement, les événements de 68 y occupaient une grande place et à l’arrière plan l’étude une société dite de consommation et de sa morale bourgeoise. Etant donné aussi qu’au Sénégal ces mêmes événements nous marquent de par la narration de nos parents ou grands-parents, on est très vite pris dans le tourbillon de toutes les idées et slogans d’une période qui se veut porteuse de grandes idées ou valeurs. Bien que…

Vous sous entendez ?

Autant 68 porte des valeurs de progrès démocratiques en Afrique, marquée par le monopartisme, Senghor n’y échappepas. Même si son pouvoir n’avait pas des habits militaires. Cette période reste le paroxysme d’une libération des mœurs formidable qui s’attaquait au vieux monde occidental incarné en France par De Gaulle contre lequel s’insurgeait la jeunesse française dans les barricades à Nanterre ou ailleurs en France. C’est l’invention de la pilule et l’expression de la liberté la plus absolue « Il est interdit d’interdire » Et pourquoi pas ni Dieu, ni maitre ? Mais il ne faut pas oublier que le Sénégal qui venait juste de connaitre l’indépendance, et quelle indépendance d’ailleurs, vivait en harmonie culturelle avec la France si bien que sa jeunesse pourrait avoir les mêmes réactions que celle française

Certains soixante-huitards soutiennent que le mai sénégalais avait ses propres causes ?

Il est vrai qu’on a souvent soutenu et pour vrai que le mai 68 sénégalais avait ses propres ressorts, du moins ses propres origines, de par le fractionnement des bourses, signe d’une crise d’un pays, où la chape de plomb impoe par Senghor depuis l’arrestation de Mamadou, s’accommodait mal des signes de crise d’une jeunesse qui avait une conscience avancée de la chose politique. La vérité, le mai sénégalais s’est nourri et fortifié de tous les slogans brandis à Paris.

Aussi, il est remarquable que la simultanéité des évènements et la ressemblance très forte de la réaction aussi bien de DeGaulle que de Senghor qui vont recourir tours deux aux peuple profond et aux notables de l’ordre ancien montre aisément que nous étions aussi dans un autre épisode de l’idée que la France s’enrhume le Sénégal éternue. C’était la même nourriture intellectuelle, les mêmes programmes scolaires, la même manière de penser le monde et de réagir. L’idée dans mon roman 68, Neige sur paru d’ailleurs depuis 2007, est que c’est un phénomène de mimétisme traduit par l’image de la Neige sur Dakar qui s’est grandement produit à Dakar. Et regardons bien l’arrière plan culturel de Dakar à cette époque, il n’y avait que les avatars d’un monde colonial encore bien ancré dans sa culture et ses enseignements en France. L’Université, qui était le théâtre de ces évènements ne faisait à l’époque qu’environ 3000 étudiants parmi lesquels de nombreux ressortissants français. Sans compter les enseignants, pour l’essentiel des Blancs. C’est pour vous dire que même le Dakar-Matin de l’époque était encore écrit par des Blancs bon teint. Les émissions radiophoniques et les cinémas, ces moyens de culture de masse diffusaient encore la France et sa pensée.Pour la petite histoire Johny Hallyday venait de jouer à Sorano. Aussi le mouvement hippies avait se adeptes. La mort de Che la contre culture qu’on essayait de construire dit-on n’était qu’un avatar de celle que la jeunesse française essayait d’asseoir dans l’anarchie souvent complète.

Un simple phénomène de déracinement alors ?

On aurait bien compris ces événements dans une analyse du déracinement, thème majeur de la littérature de cette époque et qui l’est resté d’ailleurs. Mon roman se situe au sein de la famille qui fait l’objet de tellement de contestationsSangonéAlé Diop qui arrive à Dakar est fasciné par ce nouveau monde aux antipodes de celui du village. Il s’oppose dans le huis-closd’une chambre d’Université à son grand-frère qui fait figure de l’étudiant ringard. Mais justement Sangoné Alé Diop a unmentor Mass qui est dirigeant dans le mouvement étudiant et en même temps appartiendrait au parti dans la clandestinité. Il passe souvent sa vie avec la militante Soukey, résistante de la cité Claudel, et militante du parti, « ce Dieu de peine auquel cette jeunesse qui vivait si mal donnait chaque jour de son âme. » On voit si facilement les contradictions d’une société dans le cadre universitaire qui est un véritable laboratoire du sénégalais moderne perdu dans ces boîtes  d’allumettes qu’on appelle la Sicap. La ville, avatar du monde colonial est aussi un personnage anthropomorphe du livre... Elle fascine et fascine et façonne tout le monde… C’est pourquoi, je m’attache beaucoup dans les descriptions à replanter l’arrière plan culturel et politique du pays… 

Et 68 ne serait pas alors un moment de progrès ?

Il faut bien admettre que ce qui s’est passé était aux antipodes de la culture traditionnelle paternaliste et autoritariste. Pour autant cela n’en fait pas des lumières porteuses de progrès pour notre société qui a eu toujours du mal à se situer par rapport à l’Occident. L’acculturation, le déracinement n’ont jamais étaient plus de que de mise à cette époque. Je pense très sincèrement pour nous autres africain nous célébrons une période magnifique dans laquelle nous exprimons aussi fortement notre acculturation.

La préoccupation d’un romancier n’est pas de relater forcément dans le détail les moindres faits de la grande Histoire mais de saisir l’esprit d’un temps ou d’un peuple. Oui, je reste convaincu que cette époque malgré les célébrations qui voudraient qu’elle soit sublimée dans la marche pour la liberté et la démocratie même en Afrique reste une illusion dans laquelle l’homme africain nouvellement indépendant manifestait son arrimage culturel vis-à-vis de la France, comme l’économie, comme la politique l’étaient aussi.

La morale dans cette affaire ?

Mais la morale dans cette histoire est que lorsqu’on regarde ceux qui ont vécu soixante huit ou simplement par procuration, on se rend compte qu’ils remplissent les mosquées ou les dahiras comme un retour à l’ordre ancien.Cela ne m’amène à dire que 68 n’a pas eu quelque chose de bon. Il est évident que sur le plan politique, les évènements ont secoué les cocotiers. Et ce n’est pas par hasard que Abdou Diouf deviendra premier ministre  et peut-être pour mieux neutraliser les rêveurs de révolution disséminés dans beaucoup de partis de gauche toujours dans la clandestinité, Senghor acceptera d’avoir une opposition légale à travers un homme modéré et légaliste : Abdoulaye Wade. On connait la suite. L’ouverture démocratique avec la loi des trois et une année plus tard des quatre courants.

Mais je crois pour ceux qui ont vécu soixante huit par procuration ont un droit d’inventaire. A ce titre je ne revendiquerais pas 68. L’homme africain qui se construisait et qui ne finit de le faire devrait avoir d’autres rêves conformes à ses traditions et à sa culture. L’échec de Sangoné Alé Diop du point de vue de son mariage le montre suffisamment. Aussi, il faut admettre globalement le bourbier idéologique a dû avaler nombre de militants de cette époqueDerrière ceux qui se montrent aujourd’hui pour incarner une certaine lutte victorieuse se cachent toutes les tragédies d’une jeunesse qui avait vraiment du mal à bien vivre. 

One comment

  1. Belle interview qui nous dépayse de tous les témoignages flatteurs dune jeunesse déraciné et qui voulait parler d’authenticité. Merci pour le regard décalé.

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