UN BAOBAB DE L’ECOLE DE DAKAR EST TOMBÉ: Décès de l’artiste peintre Pape Ibra Tall

UN BAOBAB DE L’ECOLE DE DAKAR EST TOMBÉ: Décès de l’artiste peintre Pape Ibra Tall

Ancien directeur des Manufactures des Arts décoratifs de Thiès, Pape Ibra Tall a été l’un des grands noms de la tapisserie au Sénégal. Il a été l’un des défenseurs de la négritude. L’artiste, un des précurseurs de l’Ecole de Dakar a tiré sa révérence avant-hier à l’âge de 82 ans. Ses œuvres resteront une référence pour la jeune génération.

Son nom ne peut être inconnu des amateurs d’art. Quelle que soit leur génération. Les œuvres de Pape Ibra Tall ont parcouru le monde et décoré les espaces fréquentés par des grands de ce monde. L’artiste, l’un des meilleurs de sa génération, a tiré sa révérence avant-hier soir, des suites d’une courte maladie. Et le monde des arts décoratifs pleure «un maître». L’artiste-plasticien Kalidou Kassé, l’un de ses fervents disciples, a affirmé que «c’est un baobab qui vient de tomber».

Selon le peintre du Sahel, avec le décès de Pape Ibra Tall, «c’est toute une école qui est partie». «Précurseur de l’école des beaux-arts, Pape Ibra Tall était un grand parmi les grands artistes de ce monde. Si la tapisserie de Thiès est réputée au Sénégal, en Afrique et à travers le monde, c’est grâce à lui, à son génie», témoigne Kalidou Kassé.

Il précise que le défunt avait dans les années 60 fait sienne la belle initiative de Senghor : «un art nouveau pour une nation nouvelle» et que cela a participé à la naissance puis à l’émerveillement offert par L’école de Dakar.

«Un art nouveau pour une nation nouvelle», tel était en effet l’un des propos forts de Senghor, premier Président du Sénégal, lors de son discours inaugural de la structure dénommée à l’époque, Manufacture nationale de Tapisserie, le 4 décembre 1966 à Thiès. Il souhaitait à l’époque créer un cadre d’émergence des arts plastiques sénégalais modernes à travers la peinture, la sculpture, l’architecture, la tapisserie.

Pour Kalidou Kassé, qui a eu le privilège d’être le commissaire de la dernière exposition hommage de Pape Ibra Tall à la place du Souvenir Africain (tout un symbole), cet artiste a fait sien à travers toute sa production, le message de «l’enracinement et de l’ouverture» tel que voulu par son mentor Senghor. Il était, dit-on, « un fervent défenseur de la négritude et cela se reflétait dans son travail».

«Pape Ibra Tall était lui-même et offrait dans ses œuvres, le meilleur de ce qu’il savait faire, tout en restant attaché aux valeurs culturelles sénégalaises», mentionne Kalidou Kassé d’après qui, ses œuvres sont encore d’actualité et sont d’un symbole exceptionnel. Confessant que le défunt de son vivant, lui rappelait dernièrement encore, qu’il n’avait «aucun intérêt à dessiner ou peindre des natures mortes ou des murs», il mentionne que sa seule ambition a toujours été d’être porteur d’un art qui inspire et qui est représentatif de la culture et de la Nation sénégalaise.

«Pape Ibra Tall a été notre idole. Il savait travailler et partager. C’est quelqu’un qui avait de la rigueur dans ce qu’il faisait. Et c’est d’ailleurs ce qui explique qu’il ait bien implanté les manufactures des arts décoratifs de Thiès», fait remarquer d’une voix émue M. Kassé.

Ses œuvres

Il faut dire que Pape Ibra Tall n’était pas dans la mouvance de l’art africain contemporain. Selon plusieurs indiscrétions, «il aimait l’art tout court et ne voulait pas être classé dans une catégorie».

C’était quelqu’un de très effacé, mais d’une rigueur caractérielle. Artiste-dessinateur, peintre de talent, tapissier exceptionnel, sculpteur inspiré, le défunt laisse à la postérité, d’innombrables œuvres parmi lesquelles son tableau intitulé Le Magal de Touba affiché au siège des Nations-Unies ou encore son œuvre réalisée en 1977 au Monument de la place de France à Thiès. A la présidence de la République, comme dans certains ministères, ses tapisseries fabriquées, il y a plus de 30 ans, suscitent encore admiration.

De lui, on retiendra qu’il a parcouru et inspiré le monde avec les belles œuvres, sorties de la dextérité de manufacturiers chevronnés. Il est, à l’instar de Pierre André Lods, l’un des pères fondateurs de L‘école de Dakar, un mouvement de renouveau artistique né au Sénégal à l’aube de l’indépendance, encouragé par le Président Léopold Sédar Senghor.

Dès 1960, ce dernier avait fait venir à Dakar Pierre Lods, fondateur et animateur de l’école de peinture de Poto-Poto de Brazzaville pour le faire participer à la mise en place d’une nouvelle pédagogie artistique sénégalaise.

Ce Français de Lorient, en Bretagne, s’était engagé très tôt dans la lutte pour la décolonisation. Sa pédagogie se fondait sur la croyance en la spontanéité créatrice du Noir : «Partisan d’un épanouissement libre des individus, sans aucune entrave même institutionnelle, il se contente de distribuer du matériel, de créer une ambiance libératrice et d’entretenir la tension créatrice.»

Il eut pour adjoint un certain Pape Ibra Tall. Ce qui ne manqua pas de créer un bouillonnement artistique. Senghor, dit-on, «a d’ailleurs souvent su apaiser les conflits entre Lods et le rigoureux responsable de la section Recherches plastiques nègres de l’Ecole des arts, Pape Ibra Tall qui jugeait anarchique la démarche de son adjoint». L’époque de la saine émulation artistique !

De l’hommage de la Nation à la biennale de Venise

Pape Ibra Tall a donc été incontestablement l’un des grands artistes de ce pays. Ce maître de la tapisserie sénégalaise avait reçu en 2012, l’hommage de la Nation. C’était notamment au cours de la 10ème Biennale de l’Art africain contemporain. Une rétrospective de son œuvre avait été proposée au public. Cette exposition-hommage retraçait non seulement le cursus artistique de celui que l’on surnomme le «maître», mais elle se voulait une source d’inspiration pour la jeune génération.

A cette occasion, de nombreuses autorités et des amateurs d’art étaient présents pour témoigner leur reconnaissance à celui qui aujourd’hui, leur laisse de beaux souvenirs de son passage sur terre. Maître, Pape Ibra Tall l’était. Que ce soit dans le domaine de la tapisserie ou de la peinture.

D’ailleurs, à la suite de cette exposition-hommage qui avait eu un écho retentissant, ses œuvres avait été retenues pour être exposées à la prestigieuse biennale des arts de Venise. «A cette occasion et malgré son âge avancé, Pape Ibra Tall a pu se rendre à Venise», a renseigné hier Kalidou Kassé.

Ses nombreux admirateurs ont été surpris par l’annonce de son décès. L’un d’eux, qui a souhaité parlé sous anonymat, en apprenant son décès, indique qu’il «doute fort que le Sénégal ait encore ou produise des artistes de sa trempe». « Ibra Tall, Lods et les autres étaient d’une autre génération. Ils ont été pour nous, les meilleurs de tous les temps», confie-t-il saluant le travail abattu par l’ancien directeur de la Manufacture des arts décoratifs de Thiès.

Il n’omet pas de rappeler que c’était sous l’impulsion du directeur de l’époque et maître d’œuvre de l’établissement Pape Ibra Tall, que les tapisseries de Thiès sont disséminées à travers le monde.

«Grace à Pape Ibra Tall, on peut aujourd’hui apprécier dans de nombreuses institutions, dans les palais des rois et des chefs d’Etat, dans les organisations internationales, de merveilleuses tapisseries des manufactures de Thiès. Quelques-unes se trouvent également dans des entreprises et chez des particuliers et sont présentes dans des expositions itinérantes internationales», rappelle-t-il. C’est dire que le «maître» s’est éternellement endormi. Mais son œuvre reste à la postérité.

POUR QU’IL RESTE UN MODÈLE AUX JEUNES ARTISTES

Le nom du défunt proposé pour baptiser la manufacture de Thiès

La maison d’édition Oxyzone et les rencontres sur le fleuve ont initié il y a quelques années, un «grand prix artistique dénommé grand Prix de la peinture Pape Ibra Tall». Ce grand prix, informe-t-on, a pour objectif de «susciter la créativité, de participer à la promotion des arts plastiques, d’encourager les talents, surtout les jeunes». Doté d’une enveloppe de 500 mille francs Cfa, ce grand prix, organisé tous les deux ans, est remis à l’occasion des Rencontres sur le Fleuve qui ont lieu aussi à l’initiative d’Oxyzone.

Aussi, précisent nos sources, «le Concours est ouvert aux œuvres inédites d’auteurs sénégalais et les candidatures sont proposées par les artistes plasticiens, au plus tard le 30 septembre de l’année du grand Prix».

Aujourd’hui, et suite au décès du parrain de ce prix, certains artistes appellent à mieux valoriser cette initiative en la faisant prendre en charge par le ministère de la Culture, avec la caution du chef de l’Etat, protecteur des arts et des artistes. «Il serait bien que ce prix soit mieux connu et qu’il devienne un prix véritablement prestigieux à l’instar du talent de son parrain», conseille un acteur culturel.

Pour lui, ce serait une façon d’ «immortaliser le nom de Pape Ibra Tall et de toujours le présenter comme une référence pour les jeunes». En plus de cette idée, le peintre Kalidou Kassé, lui, souhaite que l’on rebaptise les Manufactures Sénégalaises des Arts décoratifs de Thiès (Msad) du nom de Pape Ibra Tall.

Toutes ces pistes de réflexion ou plutôt propositions méritent bien d’être étudiées par les autorités compétentes.

 

 

Source: Le Quotidien

 

RecherchePapaIbraTall-portrait-ab884

Né en 1935 à Tivavouane (Sénégal), Papa Ibra Tall fréquente l’Ecole Spéciale d’Architecture et les Beaux-Arts de Paris dès 1955. Il illustre pour l’éditeur de « Présence africaine », Alioune Diop des couvertures de livres et c’est à Paris qu’il découvre les militants de la Négritude et le jazz noir américain. En 1959, Papa Ibra Tall organise une exposition d’artistes noirs vivant en Europe pour le 2ème Congrès des Ecrivains et Artistes noirs à Rome.
En 1960 lors d’un voyage d’étude aux Etats-Unis, il rencontre le jazzman John Coltrane et le militant Malcom X. L’année de l’Indépendance, il rentre définitivement au Sénégal et devient responsable de la Section de Recherches Plastiques Nègres.
C’est à l’Ecole des Métiers d’Art de Sèvres (France) en 1962-1963 qu’il se familiarise avec la céramique, la sérigraphie et surtout la tapisserie, dans laquelle il excelle ensuite à la Manufacture Nationale de Tapisserie créée par le président Senghor en 1966. Entre 1975 et 1983, il s’implique dans différentes fonctions au Ministère de la Culture, avant de devenir en 1989 directeur général des Manufactures Sénégalaises des Arts Décoratifs.
Il participe à des évènements culturels majeurs : 8ème Biennale des arts de São Paulo (Brésil, 1965), 1er Festival Mondial des Arts Nègres de Dakar (1966), 1er Festival panafricain d’Alger (1969), 1er Salon des artistes plasticiens sénégalais au Musée Dynamique de Dakar (1973), Colloque « Art nègre et Civilisation de l’Universel » à l’occasion de l’exposition Picasso (Dakar, 1972), colloque du Congrès mondial de l’International Society for Education Through Art à Adélaïde, Australie (1978).
Ses œuvres font partie des expositions itinérantes d’art contemporain sénégalais en Europe, Asie et Amérique entre 1974 et 1991. Plusieurs expositions monographiques lui sont consacrées depuis les années soixante (Canada, France, Russie, Sénégal), la dernière en date étant « Dessins de Papa Ibra TALL » à la Galerie Nationale d’Art de Dakar (1991).
Papa Ibra Tall a reçu de nombreuses distinctions, notamment commandeur des Palmes Académiques de la République du Sénégal, chevalier de l’Ordre du Rio Branco (Brésil) et est citoyen d’honneur de la Ville de New Orléans (USA) et de la ville d’Atlanta (USA).1-Chevauchee_solaire-bba22

 

Chevauchée solaire 

tapisserie, 150x300cm, Collection Abdoulaye Diop et Gnagna Sow, © Abdoulaye Diop et Gnagna Sow

Negoce

2 Comments

  1. Anonyme

    Momar Seyni Diouf
    9 mai 2014 ·
    DAK’ ART « DES NAÏFS » : PROPOSITION !!!!!!!!!!!! Paul Klee parlait de deux types d’attentions pratiqués par l’artiste. Le type normal d’attention, focalisé sur la figure positive qu’enferme la ligne -ou alors, mais au prix d’un effort sur la forme négative que la figure découpe sur le fond. IL parle alors (au- dedans) et (au- dehors) du plan de limage.Je pense par rapport à cette analyse que nous Africains en voulant trop intellectualiser le rôle de l’art dans nos sociétés poussent et encourage une écriture dans la forme négative du fond et avec un langage symbolique personnaliser, isolé: loin des codes esthétique de l’africain ordinaire.Cela ne donne pas envie à la jeunesse de découvrir puisque trop hermétique.Combien d’expositions de biennales de manifestations organisés depuis les indépendances ont fait éclore un talent ou propulser une oeuvre même nationale?…exception ! les tapisseries Thiès. exemple à suivre;puisque utilisant une esthétique beaucoup plus proche à notre sensibilité.Une exposition des NAÏFS DU MONDE AU SENEGAL donnerait ses lettres de noblesses à des peintres de la diaspora noir ,comme l’école D HAITIE,du CONGO ,du SENEGAL(avec la technique des sous- ver )…… je suis sure que cette forme d’approche conviendrait à faire aimer et inviterait les populations à une meilleure approche de l’expression artistique; utile et décoratif ;ludique dans le fond pour celui qui sait prolonger son regard!!!!!Merci

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